Notes sur le Lycée Marie-Curie à Sceaux,

par Gérard Kaiser, professeur agrégé de philosophie  (Décembre 2000)

 

Nous possédons à Sceaux un bâtiment d’une homogénéité stylistique exceptionnelle à peu près épargné jusqu’à présent, en même temps que trop ignoré des amoureux et des historiens. Il s’agit du lycée Marie-Curie, édifié en 1937 par Émile Brunet. Nous n’avons pu réunir que quelques trop rares informations sur Émile Brunet. Nous savons qu’il est né à Blois, qu’il a été récompensé à plusieurs reprises, et qu’il est architecte en chef du gouvernement lors de la construction du lycée.

 

Dans les années 30, un terrain surplombe le parc de Sceaux et la campagne environnante. Encadré par quatre rues, il forme un beau quadrilatère orienté au midi. Au nord, côté ville, l’architecte dresse une vigoureuse muraille, savoureuse synthèse de béton et de souvenirs historicistes, et, à l’est et à l’ouest, deux ailes monumentales, hérissées de tours carrées aux toits pointus, qu’un bâtiment récent, presque accolé au lycée, a eu la sensibilité de saluer et entre lesquels notre artiste fait courir un chemin de ronde médiévisant.

 

Les larges horizontales de la façade (137 mètres de long ! ) et des deux ailes, dans leur sévérité hautaine, isolent magistralement le cœur du lycée de la ville, déterminant en celui-ci un calme propice à l’étude. Elles contrastent avec l’étagement lumineux des volumes intérieurs et de leurs terrasses, rieur, ouvert et alangui côté sud, face au paysage. Sitôt franchi le hall d’accueil, le bâtiment s’ouvre sur un vaste amphithéâtre de galeries ajourées, de balcons, de jardins qui descendent en cascade jusqu’au parc en contrebas.

 

L’ensemble tire sa signification esthétique, nous semble-t-il, du dialogue que sa volumétrie ferme et rigoureuse sait nouer avec le moutonnement infini de la nature qui lui fait face.

La structure du bâtiment est en béton. Celui-ci est recouvert tantôt d’un appareil de briques B.H. de Montereau, aux lits extraordinairement réguliers, soignés et décoratifs, tantôt, dans certains lieux comme la salle des professeurs, d’un damier non moins soigné de briques de Caen, plus pâles et plus reposantes, et souligné çà et là d’un filet coloré. De la brique donc, encore de la brique, toujours de la brique (sauf dans les caves où le béton est laissé nu avec une franchise étonnante), mais de la brique élevée au rang de matériau pleinement expressif par un architecte poète !

 

Seul le béton permet des portées requises par l’idéal de classes grandes ouvertes sur le soleil et le grand air, en vogue à l’époque. Si le vocabulaire historiciste, voire passéiste du bâtiment l’éloigne de l’avant-garde des années 30, sa volonté d’ouvrir toutes les salles de classe sur le parc et sur le ciel, le rapproche paradoxalement des audaces d’un Lurçat à Villejuif, de celles d’un Lods ou d’un Beaudoin à Suresnes ou des celles des frères Marme à Vanves.

 

Les volumes, intacts pour la plupart (jusqu’à quand ?) dans leur profusion de lumière comme dans leur décoration, sont d’une qualité exemplaire. Emile Brunet a peut-être donné le meilleur de lui-même dans la séquence spatiale qui enchaine le hall d’entrée, la grande galerie ouverte sur le jardin d’eau suspendu, la salle des professeurs, le départ des couloirs et des escaliers et l’infini du ciel. Il y a une intrication des espaces intérieurs et extérieurs suprêmement artistique. On n’en finirait pas de goûter la saveur des mille et un détails.

 

Notons parmi d’autres :

  • Les poignées en aluminium et les barres de protection des portes intérieures, furieusement art Déco.
  • Les carrelages des sanitaires, conçus et placés avec un soin oublié depuis lors.
  • Le lyrisme des arcatures des deux grandes galeries symétriques, ouvertes sur la cour inférieure.
  • Les cheminées aux savoureux encorbellements historicistes, aux angles de la cour d’honneur.
  • Les vitraux des cages d’escalier, œuvre de Barillet, magnifiques dans leur camaïeu abstrait.
  • Les rampes des escaliers en fer forgé et en cuivre, au calme mouvement ascensionnel.
  • Les baies vitrées tantôt en bois, tantôt métalliques, sur le point d’être irréversiblement altérées qui, loin de brutaliser leur cadre maçonné, le caressaient au contraire de détails charmants et qui, exaltant la relation entre l’intérieur et l’extérieur, constituaient très intentionnellement l’un des éléments essentiels du bâtiment.
  • Les huit mosaïques du hall, signées Labouret, qui donnent à voir avec une économie de moyens chromatiques, une poésie et un sens de l’espace exquis, les loisirs studieux des jeunes lycéennes des années 30, qui ne dépareraient pas les cimaises d’un grand musée, et qu’on se repentira un jour de n’avoir pas suffisamment aimées.
  • On se fera tout particulièrement sensible à l’aria, si émouvant, chanté dans la cour inférieure, par la ligne serpentine des audacieux encorbellements de briques, embrassant les balcons aménagés dans la balustrade de la cour supérieure, qui constituent en eux-mêmes un chef d’œuvre de stéréotomie savante, en même temps que souverainement décorative.
  • Il ne faudrait oublier ni les œils-de-bœuf extraordinaires, soulignant ici ou là, de leurs jeux de briques à la fois baroquisants et Art Déco, tel ou tel avant-corps significatif, ni le soin apporté par l’artiste aux passages entre les sols et les murs d’une part, entre les murs et les couvrants d’autre part, tous extrêmement sensibles. « Il faut faire chanter les points d’appui ! » s’exclamait Auguste Perret.
  • Un mot sur les sols, tantôt en parquet de chêne, tantôt en beaux carrelages géométriques, tantôt d’une riche marqueterie de marbre polychromes ornés de pavés de verre éclairant les sous-sols.
  • Il faudrait décrire aussi les salles de classe, aux belles boiseries encore en place, à l’unisson de l’ensemble, et jusqu’aux serrures et plaques de propreté en aluminium d’époque, des portes de communication.
  • Et, aussi longuement qu’il le mérite, le portail principal, rue Constant Pilate, en fer forgé et dalles de verre évoquant avec un luxe figuratif inouï qui la philosophie, qui les beaux-arts, qui la chimie…
  • Mais promenons-nous sur les terrasses, qui couvrent les deux ailes et qui dominent la banlieue avoisinante. On y jouit d’une vue exceptionnelle sur l’ensemble du bâtiment, avec ses chiens-assis nostalgiques, ses pinacles Renaissance, des toits en pointe, tous couverts de tuiles plates de Bourgogne et la balustrade de briques de son chemin de ronde, plantée et ajourée, récemment mise à mal par le passage du TGV.
  • On découvre depuis ces terrasses avec surprise les gouttières en gargouilles abstraites monolithes, à la vigueur stupéfiante, et maint autre détail. C’est alors que ces terrasses entonnent leur largo méditatif. Vastes, vides et minérales, domaine du vent et des oiseaux, fières de leur tranquille altitude, la culture y tutoyant, grâce à elles, la nature infinie, elles évoquent dans leur somptueuse et sobre harmonie Art Déco, d’autres terrasses, tutoyant elles aussi la nature, du haut de leur fantaisie et de leur volubilité, avec une audace architecturale et métaphysique comparable, celles de Chambord !
  • Un dernier mot à propos du mobilier. Sont encore en place, fabriqués sur mesure en chêne clair et de pur style Art Déco :

 

Dans la salle des professeurs :

  • des fauteuils club, garnis de cuir vert.
  • d’importantes tables de travail.
  • des casiers surannés et mal commodes mais d’une alacrité et d’une probité si plaisantes.

Ailleurs :

  • des vitrines, des éléments de bibliothèques, des consoles, des commodes, des bureaux, des armoires, des boiseries chaises et fauteuils…

Le tout intact et en place depuis 1937 !

 

De façon générale, le vocabulaire historiciste et l’emploi systématique du béton font jouer, semble-t-il, à l’art d’Émile Brunet à Marie-Curie une partition rare et originale, en même temps que poétique et rationnaliste, à mi-chemin entre la monumentalité assumée d’un Tony Garnier et du formalisme structural de l’avant-garde.

De nombreux élèves, depuis des lustres, peuplent et aiment ce bâtiment. Sensibles à sa beauté, ils l’interrogent, le photographient, organisent de belles expositions sous la conduite de leurs professeurs.

Des metteurs en scène de cinéma ne s’y trompent pas davantage qui, à la recherche d’un décor photogénique et accrochant bien la lumière, aux beaux espaces homogènes, nous sollicitent souvent.

D’innombrables édifices de qualité ont été trop souvent altérés, voire rendus définitivement illisibles dans le passé, par des modifications intempestives, pour qu’un effort ne soit pas consenti pour Marie-Curie, véritable incunable de l’architecture scolaire des années 30.